vendredi 16 février 2018

Paroles d'experts - Romain Guihéneuf


Romain pratique les arts martiaux depuis plus de 15 ans. En 2005 il découvre le Hapkido puis le Hankido qu'il enseigne aujourd'hui à Nort sur Erdre, près de Nantes. Atteint d'une maladie génétique qui affecte sa vue, Romain a fait très tôt le choix d'une pratique fine, en sensation, qu'il a complétée par un travail thérapeutique via le Reiki et le Shiatsu. Il avait déjà répondu à une interview sur sa pratique sur ce blog.


1. As-tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux) ?

Pour être honnête je n’ai pas de rituel particulier.  Par contre en Hankido, nous avons une partie qui s’appelle Hwansang Do Beop, ce qui signifie la voie vers la visualisation des techniques. Cette partie est composée de 24 formes respiratoires, 12 qui représentent celui qui fait (techniques du ciel) et les 12 autres celui qui reçoit (technique de la terre). C’est un travail assez similaire au qi gong. En pratiquant ces formes j’ai pu mieux comprendre la logique du corps dans le mouvement et ainsi améliorer ma pratique avec un partenaire.

A côté de cela, il m’arrive régulièrement de pratiquer les Makko Ho qui sont des exercices d’étirements basé sur les méridiens du corps. Ce sont des exercices que j’ai découverts lors de ma formation en shiatsu. Bien exécutés dans le relâchement, ces exercices peuvent être très efficaces. Personnellement, je suis quelqu’un qui analyse beaucoup, ce que j’aime dans les arts martiaux c’est cette recherche permanente.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu ?

Je pense qu’il faut rester simple et se fixer un objectif. Si nous avons une technique ou un geste qui nous parait difficile, il faut se focaliser là-dessus en le travaillant lentement. Votre cerveau analysera mieux ce que vous voulez lui demander. Le plus important si l’on veut être efficace est de ne pas s’éparpiller. 

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même ? Sur d’autres ?

Je dirais que c’est lorsque j’ai ouvert mon Dojang à Nort-Sur-Erdre, cela m’a obligé à me remettre en question. Quelle valeur je voulais réellement enseigner. Etre plutôt dans le réalisme pur ou plus dans le développement personnel. Cela m’a pris du temps, je me suis pas mal cherché puis lors d’un stage, j’ai redécouvert le Hankido avec un enseignement qui me correspondait davantage.  A partir de là, j’ai travaillé dans ce sens et c’est ce qui a fait que j’ai grandi martialement.

Après pour les autres, on va prendre l’exemple de mes élèves, la plus belle récompense pour moi, c’est de les voir s’épanouir dans l’art martial et en dehors. Le plus sympa c’est avec les enfants.

4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent ? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être faciles pour les gens dès le début de la pratique ?


C’est très difficile de répondre à cette question d’un point de vue technique car chacun a ses propres difficultés et ses propres facilités, par contre, si l’on pense plus dans le sens développement personnel, je dirais que ce sont nos croyances qui peuvent être à l’origine ou la cause de nos blocages.

En soi ce n’est pas grave de faire des erreurs, je dirais même que l’on doit en faire car c’est grâce à elles que l’on grandit.


5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontré dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais ? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager ?


A part mon passage de grade du 2ème Dan qui a été laborieux car les conditions n’étaient pas optimales, non je n’ai pas rencontré de grande difficulté. Enfin si (rire), grâce à toi, après ton premier passage, j’ai passé une saison où ma pratique a été brouillon car beaucoup d’informations à digérer et à intégrer. Mais bon dans ce moment-là, il faut lâcher prise, être patient et faire au mieux.

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap ?


Très souvent une période de stagnation signifie que notre pratique va évoluer et qu’il faut laisser le temps au corps de digérer toutes les nouvelles informations. Par exemple, parfois au retour de vacance on a l’impression d’avoir progressé alors que l’on n’a pas pratiqué.  Par contre, si cette période dure trop longtemps, c’est peut-être parce que l’on a atteint son plafond technique. 

Comment s’en sortir ? Déjà si l’on a conscience que l’on a atteint ses limites ou que l’on reste sur nos acquis, je dirais qu’une partie du chemin a été faite. A ce moment-là, je pense qu’il faut s’intéresser à d’autres pratiques, ou d’autres manières d’enseigner. Cela peut aider à passer le cap.

8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même ?

Etre toujours curieux, toujours prendre du plaisir à pratiquer et surtout de se préserver dans le temps.

mercredi 31 janvier 2018

Paroles d'experts - Richard Folny

Richard pratique le Nihon Tai Jitsu depuis 30 ans. 6e dan et expert régional, enseignant à Saint Jean de Luz et responsable de la région Aquitaine, il est aussi certainement le plus proche élève de Roland Hernaez. Mais Richard est avant tout un pratiquant passionné et toujours en recherche. J'avais déjà parlé de lui sur ce blog et Nicolas Lorber a publié un excellente interview de Richard ici.




1) As tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux) ?

Oui, j’ai une pré- routine matinale. Elle va sembler « un peu fleur bleue », mais pour moi elle est fondamentale : je dis bonjour la vie.

Après le petit déjeuner, 4 fois par semaine je m’étire pendant 45 minutes et je pratique  la première position de base de l’Aunkai que m’a montrée Xavier lors d’un échange très fructueux sur les comparaisons de nos pratiques. Enfin je termine par un travail en sensation, plus interne pour construire des « lignes » de force sur les chaînes musculaires. Lorsque je ne peux pas pratiquer le matin, j’essaie en fin d’après midi.

2) Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu ?

Je commencerais par choisir une technique du kihon waza. Je la pratiquerais seul pendant cinq minutes en essayant de placer correctement les segments corporels, en y mettant ensuite de l’intention et de la conscience dans ce qui est fait. Puis pendant le reste du temps je créerais une situation de résolution de problème à l’aide d’un scénario de self défense. Je me pencherais alors sur différentes opportunités que m’offre la technique choisie.
Cette démarche est importante puisque les psychomotriciens ont prouvé de façon scientifique que les aires du cerveau qui sont activées lors de la pensée du geste et celles du geste effecteur lui-même sont les mêmes…cela permet de  créer des « chemins » sur lesquels le cerveau va pouvoir « boucler » afin de trouver une réponse à la situation dans laquelle on se trouve. En plus ces chemins se créent physiquement, c’est le phénomène appelé plasticité neuronale. C'est-à-dire que l’on peut littéralement les voir à l’IRM. Il serait dommage de connaître ces outils et de se…priver de leur utilité !

Pour la petite anecdote Maître Hernaez en parlant à Maître Mochizuki lui demandait comment on pouvait pratiquer efficacement. Ce dernier répondit qu’en marchant dans la rue, par exemple, en tenant compte de l’environnement si une agression survenait, il fallait penser à ce que l’on pourrait faire…sans tomber dans une pathologie aiguë (depuis que j’ai été voir un psy, nous allons mieux…). Tirez-en les conclusions nécessaires…

3) Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même ? Sur d'autres ?


Il me semble que c’est avoir été constant dans les efforts. J’ai la chance d’avoir un métier que j’aime, mais qui me laisse du temps pour pratiquer. Les Budo sont une voie de l’Excellence. Aussi pour l’instant ils occupent une grande part de mon existence, et ceci depuis trente ans, avoir parfois des périodes frisant…la paranoïa ! Néanmoins pour approfondir ses connaissances, il faut lire comprendre, pratiquer, aller en stage, se confronter à d’autres. Pour moi, ces processus sont chronophages. Cela ne veut pas dire que j’ai atteins l’excellence, j’ai juste la sensation d’avancer…à mon rythme.

Sur d'autres, c’est avoir la patience d’enseigner. J’ai dans mon club un « noyau dur » d’élèves avancés qui suivent mon enseignement depuis plus de dix ans, qui sont là pour la plupart à toutes les séances. Ils se corrigent, suivent les conseils, avancent. Si ils n’étaient pas présents, je pense que je ne donnerais plus de cours. Ils ont suivi l’évolution de ma pratique,…ils sont toujours avec moi. Ils y ont trouvé leur compte. D’autres venant de plus loin ont raccroché les wagons au train déjà en route. C’est très gratifiant, c’est aussi une belle aventure humaine.

 4) À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être facile pour les gens dés le début de la pratique.

Au départ, les gens sont pressés d’apprendre une multitude de choses. C’est normal, c’est nouveau, alors il faut foncer. Pour cela on pense qu’il faut travailler vite et fort. En fait, il faut s’écouter et travailler lentement. Pas tout le temps, mais suffisamment pour sentir ce que «  nous raconte » notre corps.

Puis il ya le fameux, c’est mon partenaire et ami, lorsque je l’attaque, je le fais avec du tact, sans vouloir l’offenser. Parfois je frappe…à coté pour ne pas lui faire mal. Sacrée éducation…contre laquelle il faut lutter…pour être sincère !

Le manque de constance dans la pratique, il me semble que c’est une erreur. Pas technique, mais du point de vue des apprentissages. Bien sûr, je ne jette pas la pierre aux pratiquants qui ont une vie professionnelle et familiale bien remplie. Je pense à ceux dont la petite voix dit «  pas aujourd’hui, le prochain coup ! ».  Ils passent à coté de quelque chose. Mais j’avoue que cela m’est aussi arrivé ! Mais en luttant on peut passer outre.

Enfin, il y a le correcteur, celui qui corrige tout le monde sur le mouvement qui n’est pas montré .

Les éléments qui facilitent l’apprentissage sont cette fraîcheur et cette méconnaissance de l’Art Martial.

Cette fraîcheur parce que rien n’est imprimé encore chez le débutant. Par contre, celui qui a pratiqué autre chose crée des ponts ou des liens avec ce qu’il sait déjà faire.
Il reste encore tout à découvrir. La curiosité est un grand levier pour la motivation. C’est comme si je disais : « Xavier, tu veux que je te montre un truc ? »

5) Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontré dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager ?

Oui, cela a été le cas. Dire que c’est mon échec préféré ne serait pas réellement la formule appropriée ! et je n’en suis pas fier.

C’était en stage national à Madrid. Maître Hernaez m’avait demandé de diriger ce stage avec lui. On avait chacun un groupe pour la journée, et le lendemain les groupes étaient échangés.

Je montre une technique de self defense, je demande à une personne dans l’assemblée de me servir de Uke. Au moment de placer ma technique, je sens un blocage. Je pense que personne n’a relevé. Mais avec plein de tact Uke m’a regardé dans les yeux en voulant dire : « y’à un problème là, non ? ». Et là je me suis dis que se passe-t-il ? Deux solutions, soit tu te dis c’est qui lui pour me faire ça. Ou qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? A la fin du stage j’ai été le voir pour comprendre. Il m’a dit qu’il connaissait quelqu’un qui pourrait me faire avancer. Et j’ai pris ma voiture, plein d’appréhension pour faire la connaissance de José Pérez de l’Ecole Mochizuki. José m’a accueilli au Dojo Takilia avec cette simplicité qui m’a beaucoup touché. Depuis je travaille avec lui depuis presque quatre ans et ma pratique a connu un nouveau souffle.

6) Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap ?


Cela m’est arrivé plusieurs fois. Mais la plus grande a été après mon passage du 5ème Dan. J’ai eu la sensation de stagner, de ne plus avancer, d’avoir fait le tour de la méthode. Ce qui n’est heureusement pas le cas ! Il me semblait être enfermé dans un système technico-technicien. (Ce qui m’a coûté ce waki gatame en Espagne, j’en suis le seul responsable).

Quand cela m’arrive, je reprends les fondamentaux : les techniques de base. Je fais varier les situations. En ayant une conscience aigüe des manques, on peut y remédier. Pour cela il faut beaucoup d’expérience et de pratique. On comble ainsi ce qui ne va pas…Mais on rencontre d’autres problèmes, et cela « s’auto alimente ».

J’ai aussi une présence à mes côtés depuis 25 ans, c’est mon épouse. Elle m’a déjà botté l’endroit sur lequel je suis assis…avec beaucoup de compassion (!!!) en me disant que pour remercier Sensei Hernaez pour ce qu’il a fait pour moi, je ne devais pas m’arrêter. Elle a toujours eu raison et si j’en suis là, je lui dois en partie, ainsi qu’à mes parents, mes enfants et mon frère qui, dans ma pratique ont toujours porté de l’intérêt.

Ca aide énormément. La stagnation n’est pas que technique.

Et puis j’ai des amis extraordinaires, Serge Rebois qui est devenu un frère d’arme avec qui on échange énormément. Grès Grégoire qui a été là dans les moments de doute. Lionel Froidure, qui m’a fait confiance. Tous mes élèves, notamment les anciens, les gens que l’on croise sur les tatami, parfois juste un regard. Tout cela me fait avancer.

Difficile de tout porter tout seul.


7) Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose ?


Bonne question : enseignes-tu comme au début ?
La réponse est non. Je suis dans un phase où des outils me sont nécessaires. Il n’est plus question pour moi d’enseigner une collection de techniques de façon encyclopédique. Maître Hernaez a accompli au cours des 50 années écoulées un formidable travail de transmission avec une telle dépense d’énergie que le Nihon Tai Jitsu est reconnu au niveau international.
J’ai eu la chance que Senseï Hernaez ait fait son dernier stage régional chez moi à Saint Jean de Luz. En me quittant pour rentrer chez lui, il m’a dit « Que vous le vouliez ou non, c’est à votre génération maintenant de faire avancer la machine. Vous possédez des outils que je n’ai pas, servez vous-en ».
Que faire à l’aube de 2018, comment transmettre, SANS ALTERER, le message qu’il nous laissé ?
J’ai redéfini les contours de ma pratique.

Le premier outil porte sur les savoirs.
Redonner un cadre au Nihon Tai Jitsu par de la théorie, notamment sur la biomécanique et sur l’utilisation correcte du corps. Sur des techniques d’apprentissage et les émotions.

Le deuxième outil porte sur les savoirs faire.
En effet il faut bien mettre en application ces savoirs : en utilisant du mouvement, donc des stratégies particulières propres au combat, en utilisant les principes tsukuri, kusushi, kaké.
Ce ne sont là que des applications et des exercices.

Le troisième outil est celui des savoir être.
Il se décompose en vouloir faire, c'est-à-dire trouver la capacité a mettre en ouvre tout ce qui a été vu précédemment, et en pouvoir faire. Cette barrière est certainement la plus difficile à lever puisqu’il faut lutter contre notre éducation de la bienséance, contre notre stress, contre nos limites. Aller de l’explicite vers l’implicite!
Voilà, mais tout cela à partir du Nihon Tai Jitsu. Ne pas tout mélanger, conserver notre histoire, la rendre actuelle pour qu’elle puisse vivre aujourd’hui et préparer demain.

8) Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même ?

Je ne suis Maître en rien, champion de rien. Je ne suis instructeur d’aucune force spéciale. Je ne suis pas non plus le créateur d’une méthode particulière supérieure aux autres ou non. Je suis juste un enseignant honnête, passionné par ce qu’il fait et ayant envie de poursuivre le travail mis en place par Sensei Hernaez à qui je dois beaucoup, voire plus !

Je ne vais rien inventer. Alors en premier je me dirais « Sois patient».

En effet, lors de l’apprentissage,  on revient 7 fois sur une notion.
La première, lorsqu’on la découvre pour la première fois.
La seconde lorsque l’enseignant l’explique.
La troisième lorsqu’on la travaille pour la comprendre.
La quatrième lorsqu’on l’applique.
La cinquième lorsqu’on prépare une évaluation ou un passage de grade.
La sixième fois lors de l’évaluation ou du passage de grade.
La septième fois lors du débriefing, c’est l’étape la plus IMPORTANTE car elle permet de mesurer le décalage entre les compétences attendues et celles réalisées. Une fois acquises ces compétences apprises deviennent des routines et permettent au lobe préfrontal de libérer d’autres ressources. On peut alors envisager des changements de paramètres, la gestion du stress etc…Là, seulement, le vrai travail commence…donc patience.

En deuxième je me dirais « Sois méthodique ».

 En effet programmer son cerveau pour pratiquer de façon régulière permet de faire des progrès. D’où l’importance des rituels. Et c’est vrai qu’avec l’expérience, lorsque l’on sait où on veut aller, c’est plus facile de se faire une progression pertinente en laissant aussi des places pour l’imprévu.

Puis « Sois persévérant ».

Je commencerai par une petite histoire de sagesse. Un jour, un groupe de grenouilles regardait une de leur congénère essayer de grimper à un arbre. Bien sûr, toutes lui hurlaient que c’était impossible, que la nature d’une grenouille n’était pas de grimper à un arbre…Puis fatiguées, elles se lassèrent. Finalement la grenouille finit par grimper. En fait, elle était…sourde !
Est-il besoin de développer plus ?
Il y a une phrase de Sensei André Cognard qui me vient à l’esprit : La voie, c’est facile, c’est avancer plus loin, plus haut. Et quand on arrive au bout du bout, alors il faut faire un pas de plus.

« Sois humain ».
Il y a un proverbe qui dit «  Si tu veux comprendre quelqu’un, mets ses chaussures et parcours son chemin.». Essayer de comprendre les autres est quelque chose de difficile. Tous ceux qui ne pensent  pas de la même façon que nous semblent dangereux. Sacré ego.
Dans un monde où l’intolérance est de mise, on ne prend plus le temps de remettre la femme, l’homme au centre de nos préoccupations.
Alors à mon petit niveau, si je peux aider les gens en donnant de la connaissance en transmettant ce que l’on m’a donné, je le fais bien volontiers.

Pour finir « Sois libre ».
Les Maîtres nous ont laissé un héritage qui n’a pas de prix pour nous emmener vers cette Liberté, alors rendons leur hommage en donnant le meilleur de nous-mêmes.


Merci Xavier pour avoir pris du temps pour publier cette interview.





vendredi 19 janvier 2018

Paroles d'experts - Robert John

Robert John est l'un des premiers élèves d'Akuzawa sensei, et l'un des trois Hanshi d'Aunkai. Chercheur infatigable, Rob prend plaisir à décortiquer les capacités du corps humain pour rendre les qualités proposées par Aunkai plus accessibles pour tous.

Robert John par Jo Keung


 1. As tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux)? 

Ma routine matinale est la suivante:

Calibration mentale :
Un mix des « Priming Exercises » de Tony Robbins, et peut-être aussi certains des exercices de Wim Hoff si le temps le permet.

Une douche froide pour activer le cerveau.

En termes d’exercices physiques, ça peut être une variation de TechnChiJin, Shiko et Ashi Age, selon comment je me sens. Et je glisser verticalement le long d’un poteau aussi, en essayant d’utiliser mon menton et ma nuque.

J’essaie de maximiser mon investissement donc je travaille ce sur quoi je me sens plus faible.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu? 

Comme je le disais, j’essaie de maximiser mon investissement, et l’exercice qui m’en donne le plus pour mon argent change en fonction d’où je suis et ce sur quoi je travaille. Mais de façon générale, TenChiJin assis – transition vers Shiko assis. Si vous avez déjà passé ce stade, dans ce cas juste TenChiJin et Shiko.

Si vraiment vous venez juste de débuter, Ashi Age vous apportera énormément pour un investissement de seulement 10 minutes.


3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres? 

Mon meilleur investissement… c’est une question difficile. Ça serait deux choses. Des exercices mentaux pour façonner et contrôler son esprit. Et physiquement prendre le temps de pratiquer les exercices de conditionnement mis en place par Akuzawa sensei.


4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être faciles pour les gens dès le début de la pratique? 

 La plus grosse erreur – les gens prennent la voie de la puissance, et de la force. Et ils essaient de renforcer ce qui est déjà fort.
 
Vous devez activement chercher vos points faibles. Partez de zéro et renforcez les a mort. Vous êtes seulement aussi fort que le maillon le plus faible de votre chaine.

Les gens comprennent en général la partie conditionnement relativement facilement – ce qui explique aussi pourquoi ils sont enclins a tomber dans le piège de la puissance/force.


Photo par Jo Keung


5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontré dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager? 

 Bien sûr. Mon principal échec a été de croire que j’avais raison (n’est-ce pas notre cas à tous ? (rires))
 
Et mon plus gros échec a été quand je me suis fait balayer proprement par un autre élève qui avait « hacké » une bonne partie de ce que sensei faisait. Je dois rappeler qu’à cette époque, j’étais déjà très conditionné, et que quelqu’un me balaie ainsi n’arrivait pour ainsi dire jamais.

Donc quand on a commencé à y aller, en pensant à ce que sensei faisait ou ne faisait pas, et qu’il m’a fait tomber, ça a été un choc pour mon ego. Mais je ne serais pas où j’en suis aujourd’hui sans ce moment. Ce moment a vraiment changé ma perception de la pratique d'Akuzawa sensei, et continue d’influencer la manière dont je l’approche aujourd’hui.


6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap? 

 Pour moi stagner signifie qu’on est à court d’idées. Quand ça arrive, ça veut dire qu’il faut changer de perception. Ça peut vouloir dire changer d’environnement, les personnes avec qui je m’entraine, regarder ce qui se fait dans d’autres arts, etc.

Le pire piège dans lequel on puisse tomber est de faire la même chose tous les jours. Je pense vraiment que nos progrès sont limités par notre perception et l’étendue de notre imagination.

Je crois que le génie de sensei tient à sa capacité à voir, considérer et expérimenter des approches auxquelles nous n’aurions jamais pensé. Bien sur les heures de pratique sont aussi clé mais je ne crois pas qu’il faille pour autant ignorer ce facteur… c’est peut-être le plus important en fait.

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose? 

 Je n’ai jamais pensé a ca… mais ça serait peut-être « comment approches-tu le puzzle des qualités corporelle ? Quel est le processus de pensée en place pour résoudre ce type de question »?


8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même?

Meh, sois plus fainéant. Mais sans compromettre sur les résultats.


 

mardi 16 janvier 2018

Paroles d'experts - des interviews d'un autre genre

Comme je le disais dans mon bilan, 2018 est une année un peu particulière pour moi puisqu'elle marque mes 20 ans de pratique, mais aussi mes 10 ans à Hong Kong et les 10 ans du blog. C'est donc un moment pour regarder ce qui a été accompli, mais encore et surtout pour regarder de l'avant.

En y pensant, je me suis dit que j'avais un certain nombre de questions auxquelles je n'avais pas de réponse et qui me semblaient pourtant utiles. Je me suis creusé la tête pendant plusieurs mois sur ces questions ou des variations de ces questions, pour comprendre comment être plus efficace dans mon approche de la pratique et de l'enseignement. Et puis en lisant "Tribe of Mentors" de Tim Ferriss, je me suis dit qu'il avait raison et que le plus simple serait surement de demander à d'autres personnes de me donner leurs réponses à ces questions. Pas n'importe quelles personnes bien sur, des personnes dont j'estime le travail et que je pense faire quelque chose de qualité. Des personnes qui ont quelque chose en plus qui m'intéresse. Je ne crois en effet pas que le niveau soit particulièrement lié au talent (ou je refuse de la croire), mais plus que ça soit lié à une façon d'approcher les choses. Je leur ai donc posé les questions suivantes, et pour vous faire mieux comprendre ma logique je partage aussi avec vous l'idée derrière chaque question.

Les réponses à ces questions seront publiées au fur et à mesure en français sur ce blog et en anglais sur le site du Seishin Tanren Dojo.

1. As-tu une routine matinale (liée ou non aux arts martiaux)?

J'aime les routines. Elles nous permettent de nous calibrer et de nous concentrer sur ce que nous estimons important. Peu import que la routine soit martiale ou non, je crois que la façon dont on démarre nos journées a une influence sur la journée qui suit.

2. Si tu avais seulement 10 minutes pour pratiquer, que ferais-tu?


Pourquoi 10 minutes? Parce que c'est suffisamment court pour être obligé d'aller à l'essentiel. En d'autres mots la question renvoie à "quelle est la partie de pratique qui a la meilleure rentabilité temps/résultats pour toi?". Comprendre ça permet de mieux comprendre ce qui est au coeur d'un travail, en éliminant tout ce qui est de l'ordre de la décoration.

3. Quel est le meilleur investissement que tu aies fait sur toi-même? Sur d'autres?


Je ne crois pas aux parcours linéaires et au fait que les choses aient été faciles pour les gens qui sont devenus des experts dans leur domaine. Je crois au contraire que c'est parce qu'ils ont pris des risques ou fait les choses différemment qu'ils en sont arrivés là. En parallèle un enseignant investit sur lui-même mais aussi sur d'autres, comme par exemples ses élèves. Sans forcément en attendre un retour particulier pour lui, cet invetissement peut avoir eu une place essentielle.

4. À ton avis, quelles sont les principales erreurs que font les gens lorsqu'ils pratiquent? Au contraire quels sont les éléments que tu penses être facile pour les gens dès le début de la pratique? 


Comprendre les points les plus difficiles et les plus faciles d'une pratique pour les débutants est ce qui permet d'une part de comprendre l'essence de la pratique et d'autre part de quelle façon l'aborder.

5. Est-ce qu'une situation d'échec que tu as rencontrée dans le passé t'a aidé à devenir meilleur dans ce que tu fais? As-tu un échec préféré que tu pourrais partager? 


L'échec est partie prenante de la vie de ceux qui sont allés loin. Mais ce qui compte n'est pas tant l'échec que ce qu'il nous a enseigné. La capacité des plus grands réside pour moi dans le fait d'avoir appris à rebondir et à apprendre de ses erreurs pour aller plus loin.

6. Quand tu atteins une période de stagnation, ou un plafond dans ta pratique, comment passes-tu ce cap?


Nous connaissons tous des périodes de doute et il peut être frustrant de ne pas voir le bout du tunnel. Mais les meilleurs sont ceux qui ne s'arrêtent pas à ces doutes et trouvent le moyen de passer à travers ces périodes. Quelles sont leurs méthodes pour les passer rapidement et efficacement?

7. Quelle est la question qu'on ne te pose jamais et que tu aimerais qu'on te pose? 


Les questions que nous pensons importantes ete que nous demandons à nos enseignants peuvent parfois passer à côté de la plaque. Ou du moins ne pas vraiment correspondre à ce que la personne en face de nous a dans la tête. L'idée de cet exercice étant de comprendre ce que les gens meilleurs que nous ont dans la tête, cette question me semblait importante.


8. Quels conseils donnerais-tu à une version plus jeune de toi-même?


Donner un conseil général aux lecteurs  peut amener à des réponses vagues ou simplement politiquement correctes parce que ce sont des conseils généraux. Réfléchir à ce que nous avons manqué à nos débuts et qui nous aurait été utile pour progresser plus vite prend la question à l'inverse. Cela évite aussi de se poser la question de comment le conseil sera reçu puisqu'il s'agit d'un conseil de soi à soi.



lundi 15 janvier 2018

Léo Tamaki à Hong Kong

Comme l’an dernier, j’ai eu la joie de recevoir Léo Tamaki à Hong Kong pour un stage sur trois jours, l’occasion de découvrir pour certains, et d’approfondir pour d’autres la pratique du Kishinkai. Hasard du calendrier, Léo revenait du Japon où il accompagnait Lionel Froidure pour tourner un documentaire sur Hino sensei. C’est donc avec quatre élèves qu’il est venu à Hong Kong, trois que j’avais déjà eu la chance de rencontrer (Stephane Crommelynck, Julien Meille et Amine Benchekroun) et un que je ne connaissais que par l’intermédiaire du net (Arnaud Lejeune).

Pendant ces quelques jours, Léo a pris soin de ne nous expliquer les tenants et les aboutissants de sa pratique. Le rôle de Uke qui se doit d’être toujours dangereux, l’utilisation du corps, les liens entre le travail au sabre et à mains nues et bien d’autres encore.


Sans rentrer dans le détail du contenu ici, je reviendrai surtout que la chance que nous avons eue de recevoir Léo AVEC ses élèves. Une chance réellement, parce que si l’enseignement de Léo est d’une grande qualité, il est malgré tout facile pour les élèves de retomber dans leurs mauvaises habitudes. Avoir des partenaires déjà formés permet en revanche d’avoir des retours beaucoup plus systématiques, et donc à tout le groupe de progresser beaucoup plus rapidement.
  
Ce fut un weekend particulièrement riche, et je crois pouvoir dire sans me tromper que le travail proposé a rencontré un vif succès, suffisament pour que plusieurs pratiquants aient exprimé le souhait de travailler d’avantage dans cette direction en attendant un prochain stage. Il y a plus qu’à…

mercredi 10 janvier 2018

Stage à Metz - 24 février

Je serai pour la première fois à Metz en février à l'invitation du Ryu Tai Jitsu Lorrain. L'occasion de rencontrer les pratiquants lorrains avec lesquels j'ai pu échanger sur le net, et de pratiquer ensemble.

Ce stage sera consacré à l'utilisation du corps dans les Kaeshi Waza et les Sutemi, deux éléments que j'affectionne particulièrement.


vendredi 5 janvier 2018

Un esprit de l'Aikido?

Cet article est à l'origine paru dans "Dragon Magazine: Spécial Aikido" en Octobre 2017


J’ai débuté l’Aïkido « moderne » après de nombreuses années à pratiquer le Nihon Taijutsu, une école descendant de Mochizuki Minoru, et donc de l’Aikido d’avant-guerre. Par défaut je le reconnais car c’était ce qu’il y avait de plus proche, et un peu à reculons car comme beaucoup de personnes pratiquant autre chose j’avais un certain nombre de préjugés. Inefficace, chorégraphié, déconnecté de la réalité. Progressivement ces barrières sont tombées et j’ai découvert qu’il y avait plus dans l’Aïkido que ce que j’avais bien pu vouloir y voir.

Le texte ci-dessous présente quelques-uns de mes ressentis, mais ne saurait évidemment être exhaustif. Loin d’être une pratique unifiée, l’Aïkido présente une diversité de pratiques immense, allant parfois dans des directions totalement opposées. Je n’ai évidemment pas pratiqué au sein de tous les courants et il est certain que de nombreux points évoqués ici seront valables pour certains courants et pas pour d’autres.



Moins de techniques, plus de fond


L’Aïkido a relativement peu de techniques si on le compare au Daito Ryu, et c’est d’ailleurs une question qui tenait à cœur à Minoru Mochizuki, élève du fondateur avant la guerre. Cette simplification présente l’avantage de conserver tous les principes dans un nombre réduit de techniques et d’ainsi éviter de se disperser dans des détails qui ont finalement peu d’importance, les principes sous-jacents étant plus importants que leurs multiples applications possibles. L’exemple le plus évident de ce changement est le passage du catalogue Ikkajo du Daito Ryu, comprenant 30 techniques réunies autour de principes communs, à Ikkyo, technique simple en apparence qui doit en théorie permettre de comprendre les dits principes. Habitué par le passé à collectionner les techniques sans vraiment creuser les principes dont elles étaient issues, ce fut un changement vraiment rafraichissant.

Cette simplification est sur le papier une excellente idée, du moins tant qu’elle ne mène pas au dogmatisme, malheureusement très  présent. Car le fond ça n’est pas tant de savoir si l’orteil doit être placé à 30 ou à 31 degrés, mais bien de comprendre comment utiliser son corps de manière optimale pour contrôler son adversaire. On se rend d’ailleurs vite compte dans un travail plus libre de type jyu waza que respecter ces critères devient une gageure et que la capacité à s’adapter à une attaque ou un partenaire différents fait partie de la pratique martiale.

L’absence de confrontation en Aikido est probablement en partie responsable de cela. Si Uke peut proposer une résistance accrue et augmenter sensiblement le niveau de difficulté, les choix pédagogiques de l’Aikido n’encouragent pas Uke à se placer dans un réel rôle d’opposant. Si l’opposition peut avoir certaines limites quand on veut travailler le fond et comprendre les subtilités de sa pratique, je crois en revanche qu’elle peut être bénéfique pour avoir un retour sain sur sa pratique.


Le rôle de Uke

 
C’est en Aïkido que j’ai vu pour la première fois le rôle d’Uke réellement défini, lorsque rien n’était réellement précisé dans mes pratiques précédentes. C’est une excellente chose car Uke pose les conditions de travail, et la qualité de son travail aura un impact immédiat sur l’apprentissage de Tori. Mais c’est aussi en Aïkido que j’ai rencontré pour la première fois le concept du mauvais Uke, qui n’est pas sans rappeler le fameux « You attacked me wrong » de Jim Carrey. Jusqu’ici je n’avais entendu parler de mauvais Uke que dans le cas où celui-ci n’attaquait pas réellement ou encore refusait de jouer le jeu. Imaginons par exemple que Tori pendant sa défense m’attaque d’un atemi au visage. Je ne bouge pas, et je ne cherche pas non plus à parer, mais je garde toute ma solidité. Il y a là un défaut de logique qui n’est possible que parce que Tori ne me frappe pas réellement dans le cadre de l’exercice. Refuser de jouer le jeu amène donc à un changement des conditions qui ne permettra pas à Tori de continuer sa technique dans des conditions correctes.

Mais en Aïkido j’ai découvert qu’un mauvais Uke pouvait être… un Uke qui ne chute pas. Et ce même s’il n’avait en réalité aucune raison de chuter. Jouer le jeu ne voulant pas dire faire semblant et si les conditions ne sont pas réunies, prétendre qu’elles le sont n’aura pour effet que de laisser Tori croire qu’il a réalisé correctement son mouvement, ce qui ne l’encouragera pas à corriger ses erreurs.

S’il est fréquent de reprocher à quelqu’un d’être un mauvais Uke pour justifier qu’une technique ne fonctionne pas comme elle le devrait, je n’ose imaginer ce qui se passerait si cette même personne essayait de réellement poser des soucis à son partenaire, voire pire à son enseignant. J’ai pourtant souvenir d’une interview passionnante de Minoru Mochizuki dans laquelle il expliquait qu’il tentait régulièrement – en vain – de balayer O’Sensei lorsque celui-ci le prenait comme Uke, au point que celui-ci lui dit : « Je dois constamment changer mes techniques à cause de vous ». Mochizuki sensei estimait que l’attaquant peut avoir une force considérable et de grandes qualités martiales, et qu’il pourra donc réagir en cas d’erreur de notre part. C’est pourquoi en tant qu’Uke il tentait régulièrement de projeter le fondateur. Loin d’agacer Ueshiba, cette attitude a probablement contribué à rapprocher les deux hommes, au point que Ueshiba considérait Mochizuki comme son fils et lui offrit de prendre sa succession.



Ueshiba Morihei et Mochizuki Minoru


Mais le rôle de Uke va plus loin que créer les conditions de l’apprentissage pour Tori, et c’est également quelque chose que l’Aikido m’a aidé à comprendre. Le rôle de Uke en Aikido est clairement actif, au contraire de ce que j’avais pu trouver en Nihon Taijutsu, c’est-à-dire que Uke reçoit la technique plus qu’il ne la subit. Il apprend à recevoir la force qui lui est proposée, et peut ainsi comprendre comment cette force affecte sa structure, où elle l’emmène, comment, et donc comment y répondre. Par un Ukemi, qui pourra être à son tour choisi et non subi, permettant de s’échapper et de se protéger, au contraire d’un Ukemi de Judo systématiquement subi, ou par un Kaeshi Waza.



Un Do, pas un Jutsu


L’Aïkido  se définit comme un Budo, une voie basée sur la pratique martiale. C’est le cas de nombreuses autres pratiques japonaises modernes mais l’Aïkido est celle qui me semble insister le plus sur cette notion de voie… au détriment parfois de l’efficacité, perçue comme quelque chose de sale. J’ai souvent entendu mes camarades parler de l’Aikijutsu comme quelque chose d’archaïque, brutal, sans finesse. Le mythe de l’origine de l’Aikido, création ex-nihilo de Ueshiba Morihei, bien supérieure aux anciens Jujutsu ou au Judo de Kano Jigoro, lui-même déjà supérieur aux anciennes traditions, a probablement sa part de responsabilité, mais pour quiconque ayant pratiqué le Daito Ryu avec un adepte de haut niveau il semble que les Bujutsu n’aient rien à envier aux Budo question finesse. La notion d’harmonie, l’Aiki, est parfois aussi citée en excuse, après tout l’Aïkido n’a-t-il pas un but supérieur ? C’est sans doute vrai mais je veux croire qu’un Budo doit être plus qu’un Bujutsu et pas simplement autre chose, c’est-à-dire qu’il doit garder la même efficacité et la même finesse pour nous permettre de nous développer, de nous transcender.

La question de l’efficacité de l’Aikido ne s’est d’ailleurs jamais vraiment posée du temps du fondateur, malgré la place prépondérante de la spiritualité dans la vision de ce dernier. Il suffit d’ailleurs de regarder le profil des élèves d’avant-guerre pour confirmer cette impression, pratiquants expérimentés de Judo, Karate, Kendo, qui se retrouvaient pourtant facilement contrôlés par le maitre. Parmi les quelques experts que j’ai eu la chance de rencontrer, j’ai finalement pu voir les deux extrêmes, de l’enseignant comptant sur une forte coopération de Uke à celui ne se posant pas la question et entrainant son opposant où il le souhaite, quelles que soient les actions et réactions de ce dernier. Encore une fois, il est difficile de parler de « l’Aikido » quand ses interprétations sont si diverses.


Y a-t-il vraiment un esprit de l’Aïkido ?


L’Aïkido est multiple et si chaque interprétation se rattache au fondateur d’une manière ou d’une autre il est bon de rappeler que sa pratique a évolué au cours du temps. Il est d’ailleurs usuel d’opérer une classification entre styles d’avant et d’après-guerre, mais en y regardant de plus près les styles de ces grandes périodes peuvent aussi présenter de grandes différences. Au sein même de l’Aikikai les approches diffèrent et bien malin qui pourra dire qui détient la vérité. Existe-t-il d’ailleurs une vérité unique ou peut-on voir l’Aïkido comme une pratique riche et diverse, dont les courants peuvent présenter autant de similarités que de différences ?

Circulaire chez les uns, direct chez les autres, parfois dur, parfois coopératif, il est souvent difficile d’y retrouver ses petits. La vocation non-sportive et non-compétitive est elle-même mise à mal avec des courants comme le Shodokan de Tomiki Kenji qui encouragent la compétition. Loin d’être un problème, cette diversité est source de richesse et confirme la richesse immense de l’art créé par Ueshiba.